Christophe Thurieau (Servier) : « nous travaillons sur certains cancers rares et difficiles à traiter »
Servier a rejoint, en mars dernier, le programme IP Paris Connexion, mis en place par l’Institut polytechnique de Paris. Pour POC Santé, Christophe Thurieau, directeur recherche du laboratoire, dévoile les contours de ce projet et détaille la stratégie de Servier en matière d’innovation et recherche.
Quelles opportunités ce partenariat avec IP Paris Connexion ouvre-t-il pour la R&D de Servier ?
Christophe Thurieau : Cette collaboration s’inscrit dans notre démarche globale consistant à nous entourer des meilleurs partenaires pour faire avancer nos projets de R&D. Dans les phases amont de la recherche, nos projets s’appuient presque toujours sur une ou deux collaborations externes avec des centres d’excellence à travers le monde. Aujourd’hui, nous comptons environ une soixantaine de partenariats de ce type. L’accord avec l’Institut polytechnique de Paris s’inscrit dans cette dynamique. Cet établissement réunit plusieurs grandes écoles et centres interdisciplinaires qui constituent de véritables réservoirs de compétences et de savoir-faire. L’objectif est de partager avec eux nos domaines d’intérêt et nos besoins en expertise, afin qu’ils proposent des sujets de recherche, des thématiques et des talents susceptibles de travailler avec nous. Une première réunion s’est tenue il y a quelques jours [fin mars] et nous allons poursuivre ce travail dans les deux à trois prochains mois pour affiner les thématiques de collaboration.
nous devons faire appel à des solutions digitales capables d’analyser de grandes bases de données de patients
Christophe Thurieau
À travers ce programme, la R&D du groupe Servier pourra explorer les expertises présentes au sein de l’écosystème d’IP Paris. Voyez-vous émerger des technologies particulièrement prometteuses ?
Il est encore un peu tôt pour identifier des projets précis, mais nous voyons déjà se dessiner des pistes intéressantes en lien avec nos deux axes de recherche prioritaires : l’oncologie et la neurologie. En oncologie, nous travaillons notamment sur certains cancers rares et difficiles à traiter, comme les tumeurs cérébrales, en particulier les gliomes et les glioblastomes. Pour identifier de nouvelles cibles thérapeutiques, nous devons faire appel à des solutions digitales capables d’analyser de grandes bases de données de patients pour faire émerger des paramètres biologiques qui pourraient être impliqués dans la maladie. L’Institut polytechnique de Paris n’est pas spécialisé dans les tumeurs cérébrales, mais il dispose d’expertises très fortes en mathématiques, en modélisation et en analyse de données à grande échelle. Ces compétences pourraient nous aider à exploiter plus efficacement les volumes de données et à faire émerger de nouvelles pistes de recherche.
Comment l’intelligence artificielle et les solutions digitales transforment-elles vos démarches d’innovation aujourd’hui ?
Ces technologies prennent une place croissante dans nos démarches d’innovation, notamment pour accélérer certaines étapes du développement des médicaments. Nous avons, par exemple, signé récemment deux partenariats importants. L’un d’eux, annoncé à la fin de l’année dernière, a été conclu avec la biotech sino-américaine Insilico Medicine. Cette entreprise a démontré sa capacité à accélérer le processus de découverte de médicaments grâce à l’intelligence artificielle. Nous collaborons avec elle sur deux cibles d’intérêt en oncologie et les travaux viennent de débuter. Leur approche repose sur le développement d’algorithmes capables de sélectionner et de concevoir les molécules interagissant avec des cibles biologiques nouvelles. Ils combinent ainsi IA et chimie de synthèse, ce qui permet d’accélérer le cycle dit de « design-make–test-analyse ». En réduisant la durée de ces cycles successifs, on peut gagner un temps considérable. Dans certains cas, cela pourrait permettre de réduire d’environ 40 % le temps nécessaire à certaines étapes de la découverte. Nous avons également noué un partenariat avec la start-up française Iktos. Dans ce cadre, leurs équipes se concentrent sur la conception de molécules grâce à des algorithmes spécialisés et à des plateformes robotisées, tandis que nous nous chargeons de leur évaluation expérimentale. Là encore, l’objectif est d’accélérer les phases de conception et d’optimisation des molécules.
réduire d’environ 40 % le temps nécessaire à certaines étapes de la découverte
Christophe Thurieau
Comment collaborez-vous avec les start-up ?
Notre approche se veut vertueuse. Lorsque nous décidons de collaborer avec une start-up, notre priorité est de respecter son agilité et son rythme. L’objectif n’est surtout pas de ralentir son développement, mais au contraire de nous adapter à son tempo. C’est pourquoi nous définissons dès le départ un cadre clair de collaboration : qui fait quoi, avec quels objectifs et selon quel calendrier ? Ces collaborations reposent également sur une forte dimension de mentorat. Nous disposons en interne d’un incubateur, Spartners, qui accueille actuellement 16 start-up en leur offrant des laboratoires et des espaces de travail.
À quels niveaux de maturité technologique travaillez-vous principalement ?
Cela dépend des projets. Actuellement, nous avons, par exemple, un projet exploratoire avec une start-up, GEG Tech, installée dans notre incubateur. Elle développe des outils d’ingénierie génétique qui permettent, notamment, la mise en place de nouveaux modèles d’étude de cibles thérapeutiques. Il s’agit d’une plateforme technologique encore en phase amont, que nous explorons dans certains de nos programmes de recherche. Nous avons aussi des partenariats avec des sociétés en phase plus avancée, qui approchent des essais cliniques. Dans ce cas, notre objectif est de prendre une licence sur les molécules entrant en développement clinique.