Bervin Bouani (Turenne Groupe) : « nous accordons davantage d’importance à la capacité d’exécution des équipes porteuses du projet »
Fondé en 1999, Turenne Groupe accompagne les entreprises, start-up, PME et ETI dans le financement en fonds propres à chaque étape de leur développement sur tout le territoire. Avec deux milliards d’euros d’actifs sous gestion, le groupe a fortement développé ses activités d’innovation, ces dernières années, en créant plusieurs fonds positionnés sur différents stades de maturité des technologies. Bervin Bouani, directeur d’investissements en santé pour Turenne, revient pour Bpifrance sur la stratégie d’investissement des différents fonds santé du groupe, les critères de sélection des projets, et ses attentes vis-à-vis du monde académique.
Depuis quand Turenne Groupe investit-il dans l’innovation ?
Cela fait douze ans, depuis la reprise du mandat de conseil de Relyens Innovation Santé (filiale du Groupe mutualiste européen Relyens, conseillée par Turenne Groupe). Le fonds investit dans des biotech, des medtech, le diagnostic ou, encore, des solutions d’e-santé. Près de 50 millions d’euros ont été investis, et le montant du portefeuille est passé de 20 à 70 millions d’euros. Au total, il a généré près de 90 millions de produits de cession grâce aux dix sorties réalisées. Ce fonds a révélé qu’il existait un « trou » entre les start-up qui portent des innovations, même dérisquées, et les start-up matures prêtes à commercialiser leur produit. Nous sommes en cours de levée d’un deuxième fonds, lancé en 2022, Next Health Capital, doté d’un montant cible de 100 à 120 millions d’euros, destiné à accompagner les start-up matures en phase de commercialisation active.
Quelle est la stratégie d’investissement de ce fonds ?
Il est moins axé sur les technologies de rupture et n’investit pas sur les biotech, par exemple. Les tickets sont plus élevés, et passent d’un à sept millions avec le fonds Relyens, à deux à dix millions désormais. Pour être exhaustif sur nos fonds, je dois mentionner le rôle de la Fondation Béatrice Denys (dont Turenne Groupe est un soutien). Son rôle est de faire le lien entre la recherche thérapeutique et la création d’entreprise. Les dotations pouvant atteindre 80 000 euros permettent aux chercheurs de créer l’entreprise.
Vous entretenez donc des liens réguliers avec la recherche académique. Les projets qui en sont issus se distinguent-ils des autres dossiers que vous examinez ?
De manière générale, les projets portés par certains académiques sont souvent intéressants, appuyés sur une importante R&D, mais les investisseurs peuvent difficilement y investir, notamment parce que les chercheurs se sont rarement occupés de la propriété intellectuelle. C’est pourquoi nous passons beaucoup de temps à « acculturer » les acteurs académiques, ainsi que les pôles et les clusters, sur nos attentes en tant qu’investisseurs.
Le fonds Next Health Capital est moins positionné sur les innovations de rupture. Est-ce un choix stratégique ?
Nous intervenons effectivement un peu plus tard dans le parcours des start-up. Nous ne sommes pas les seuls, les fonds d’amorçage se raréfient. Il s’agit d’une phase d’investissement plus risquée, et il y a eu quelques échecs importants ces dernières années. Les LP (Limited Partner) cherchent également plus de rentabilité. Il faut toutefois nuancer cette tendance. Au début de ma carrière, il était assez compliqué d’investir dans une start-up en préclinique. Aujourd’hui, c’est possible, car nous accordons davantage d’importance à la capacité d’exécution des équipes porteuses du projet. Nous avons, par exemple, investi récemment dans une start-up en amorçage Ventuno Biotech, parce que je connaissais l’équipe, j’avais déjà financé un de leur projet quinze ans auparavant.
L’équipe est votre premier critère d’investissement ?
Oui, je préférerai toujours un binôme associant un projet moyen à une bonne équipe, car sa capacité d’exécution nous permettra d’atteindre les jalons clés de création de valeur et, à terme, d’amener la solution sur le marché.
À quoi reconnaît-on une bonne équipe ?
D’abord à son expérience. Car elle évitera plus facilement les écueils. Nous avons récemment accepté d’accompagner un dirigeant, car il avait déjà créé trois entreprises. Il les avait toutes cédées, ce qui était rassurant pour nous. Le niveau de « qualité » de l’équipe attendu dépend aussi de la phase dans laquelle se trouve le projet. Une entreprise n’a pas besoin de dirigeants forcément expérimentés au début, et peut être lancée par le chercheur.
Quels sont les autres critères qui vous décident à investir ou non dans un projet ?
En réalité, il s’agit d’un triptyque : l’équipe d’abord, puis la technologie et les besoins du marché.
Les SATT jouent-elles efficacement ce rôle de positionnement des projets face aux attentes des investisseurs et des industriels ?
Les SATT permettent d’éviter les écueils classiques, notamment un développement trop centré sur la technologie, en prenant en compte les enjeux de propriété intellectuelle et d’adéquation au marché. Mais les discussions avec elles ne sont pas toujours évidentes. Les délais sont souvent trop longs pour parvenir à un accord équilibré. Par ailleurs, elles ont souvent des prétentions financières éloignées du marché. Accorder une licence en échange d’un upfront (montant d’une commission), garantir des revenus d’une licence ou reverser automatiquement un financement au moment du passage d’un projet en clinique constituent des facteurs bloquants. Aujourd’hui, les SATT essaient de plus en plus de convertir les licences en parts au capital, mais cela génère aussi de la complexité. S’il y a un blocage, ensuite, nous préférons échanger avec des interlocuteurs avec qui nous parlons le même langage.
Quels conseils donneriez-vous aux acteurs du transfert de technologies pour renforcer la maturité des projets ?
Je leur recommanderais de se rapprocher plus tôt du monde de la finance et de l’industrie, et parfois de certains incubateurs, car cela permet rapidement d’intégrer de nouvelles dimensions à leur projet.
Turenne Groupe : trois fonds destinés à financer l’innovation en santé
L’activité santé est structurée autour de plusieurs véhicules couvrant différentes phases de maturité des entreprises innovantes :
- Relyens Innovation Santé : véhicule de capital-risque (SCR conseillée par Turenne Santé) intervenant en early stage, du seed à la série A. Il investit généralement entre 0,5 et 7 M€ dans des biotech, medtech ou solutions d’e-santé développant des technologies de rupture répondant à des besoins médicaux non couverts.
- Next Health Capital : fonds de capital-développement visant 120 M€, positionné sur des entreprises déjà proches du marché ou générant leurs premiers revenus. Il finance la phase d’industrialisation et d’accélération commerciale, notamment dans le diagnostic, les dispositifs médicaux et la santé numérique.
- Fonds Femtech Île-de-France : véhicule thématique d’environ 50 M€, lancé en 2026, dédié à la santé des femmes. Il accompagne des projets de l’idéation à la série A, avec une approche à impact sociétal.
Bpifrance, acteur clef des Pôles universitaires d’innovation
Bpifrance intervient comme opérateur pour le compte du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et du Secrétariat général pour l’investissement dans la mise en œuvre du programme des Pôles Universitaires d’Innovation (PUI). Son rôle est d’appuyer le déploiement de ce programme à travers un dispositif d’accompagnement collectif. Celui-ci vise à faciliter les échanges entre les différents PUI, mutualiser les outils, documenter les pratiques et identifier les besoins communs.
En 2024, cette mission s’est concrétisée par la création d’une plateforme en ligne, des webinaires réguliers et des groupes de travail. En 2025, l’objectif est de structurer davantage cet accompagnement autour de cinq priorités : la formation des équipes, l’outillage numérique, le pilotage et l’amélioration continue, la lisibilité du programme, et l’articulation avec les politiques locales et nationales. Bpifrance coordonne l’ensemble de ce dispositif, sans intervenir directement dans les choix opérationnels des PUI.