Nicolas Castoldi (AP-HP) : « nous devons réfléchir collectivement à ce que l’on peut attendre de l’IA »
À l’occasion d’APinnov, le rendez-vous dédié à l’innovation hospitalière qui se tient ce 12 mai, l’AP-HP met en avant sa stratégie d’accompagnement des innovations médicales et numériques. Entre expérimentation, transfert technologique et intégration des solutions dans les parcours de soins, le premier CHU d’Europe entend jouer un rôle moteur dans la transformation du système de santé. Nicolas Castoldi, directeur délégué en charge de l’innovation à l’AP-HP, revient sur les dispositifs déployés pour structurer cet écosystème et sur les défis liés au passage à l’échelle des innovations en santé.
Pouvez-vous nous présenter les principales infrastructures mises en place à l’AP-HP pour promouvoir l’innovation ?
Nous proposons un ensemble de dispositifs dédiés à l’innovation. Nous avons structuré l’ensemble de ces actions au sein d’un hub innovation, qui joue un double rôle : coordonner les équipes en interne et constituer une porte d’entrée unique pour les acteurs externes souhaitant collaborer avec l’AP-HP. L’objectif est d’orienter efficacement les demandes vers les bons interlocuteurs. Dans le champ du transfert de technologies, nous disposons de notre propre office, porté par la direction de la recherche clinique et de l’innovation. Nous sommes également très impliqués dans les tests de solutions innovantes, notamment à travers nos tiers-lieux d’expérimentation, qui permettent aux start-up de confronter leurs solutions au regard des cliniciens et des usagers et à l’épreuve de la réalité du soin. Parallèlement, nous structurons progressivement nos processus de sourcing, afin de pouvoir avoir pleinement recours aux produits innovants dans le cadre de la commande publique. Cet écosystème favorise aussi l’émergence d’initiatives internes : certains de nos professionnels sont à l’origine d’inventions et créent leur propre start-up, ce qui nécessite un accompagnement dédié. Depuis le début des années 2000, environ 140 start-up sont ainsi issues de l’AP-HP. Cela nous a conduits à développer des liens étroits avec les incubateurs du paysage francilien, comme Paris Biotech Santé ou encore Biolabs.
Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux liés au développement et au déploiement des innovations numériques en santé au sein de l’AP-HP ?
L’enjeu est de bien distinguer les différents registres d’innovation : ce qui relève de l’exploration, du proof of concept ou de la démonstration de valeur, et ce qui peut être industrialisé. Il n’est pas réaliste, par exemple, de penser qu’une start-up peut déployer immédiatement une solution à grande échelle dans les 38 hôpitaux de l’AP-HP. Toute notre stratégie d’innovation repose sur cette capacité à organiser les étapes. Sur les sujets d’intelligence artificielle, les choses évoluent très vite. Mais nous sommes encore largement dans une phase exploratoire, même si certains usages avancent, notamment en imagerie médicale. A ce stade, il existe encore peu d’outils réellement industrialisés. Trois enjeux majeurs se posent : la fiabilité des outils, la confidentialité des données, qui sont particulièrement sensibles dans le monde de la santé, et la confiance des patients. Nous devons réfléchir collectivement à ce que l’on peut attendre de l’IA, tester des solutions, mais aussi penser les modèles de déploiement, en intégrant dès le départ les exigences réglementaires.
Il n’est pas réaliste, par exemple, de penser qu’une start-up peut déployer immédiatement une solution à grande échelle dans les 38 hôpitaux de l’AP-HP
Nicolas Castoldi
Pouvez-vous nous citer quelques exemples récents de projets ou de start-up issus des travaux menés à l’AP-HP dans ce domaine ?
Nous avons investi dans EchOpen, une start-up née à l’Hôtel-Dieu à l’initiative d’un jeune médecin, Mehdi Benchoufi, qui développe un échographe utraportable connecté à un smartphone. Il permet de prendre plus vite les bonnes décisions de prise en charge, en confirmant ou invalidant une hypothèse. Autre exemple, CareSentinel, créée par Franck Verdonk, un réanimateur de l’hôpital Saint-Antoine. Cette solution analyse des données issues notamment du parcours chirurgical afin de détecter des signaux faibles et fournir aux équipes de soins des indicateurs d’alerte et des tendances utiles à la prise de décision. Enfin, nous collaborons également avec des start-up qui ne sont pas issues directement de l’AP-HP, comme Robeauté, qui développe des nanorobots capables de réaliser des biopsies ou d’administrer des traitements directement dans le cerveau.
Quelles initiatives l’AP-HP a-t-elle mises en place avec d’autres pôles hospitaliers pour favoriser l’innovation et les collaborations avec les start-up ?
Nous avons récemment conclu un partenariat avec les Hospices Civils de Lyon pour rapprocher nos tiers-lieux d’expérimentation (TLE) et plateformes d’innovation. Nous participions bien sûr aussi aux initiatives nationales communes, comme les « CHU Tech Connection Days », qui visent à rapprocher les acteurs hospitaliers et les start-up, et à favoriser l’émergence de projets collaboratifs. La dynamique s’étend aussi à l’échelle européenne. Nous échangeons de plus en plus avec de grands hôpitaux à travers des réseaux comme l’European University Hospital Alliance (EUHA), notamment autour des enjeux d’intégration des innovations.
Nous échangeons de plus en plus avec de grands hôpitaux à travers des réseaux comme l’European University Hospital Alliance
Nicolas Castoldi
Quels sont les principaux freins à l’innovation dans le domaine de la santé selon vous ?
Le secteur de la santé est très encadré : l’utilisation de la majorité des produits y est soumise à des autorisations préalables. Les innovations doivent également s’intégrer dans des environnements où les contraintes opérationnelles sont particulièrement élevées, ce qui rend leur déploiement exigeant. Les modèles économiques eux-mêmes ne sont pas toujours simples Pour les innovateurs en santé, le véritable enjeu est donc de comprendre ces contraintes et de réussir à s’insérer dans la réalité du terrain. Or, certains sous-estiment encore cette complexité. En retour, nous pouvons mieux expliciter ces besoins et ces attentes, et surtout nous efforcer de les accompagner, en créant des espaces où la collaboration et le partenariat sont possibles.
Comment les attentes des entreprises vis-vis de l’AP-HP ont-elles évolué ces dernières années ?
Les attentes sont aujourd’hui très fortes. Les start-up attendent de nous que nous jouions pleinement notre rôle de grand CHU européen, en mettant à leur disposition des équipes et des environnements « innovation friendly ». C’est précisément l’objectif de dispositifs comme les tiers-lieux d’expérimentation, qui visent à faciliter ces interactions et à faire de l’AP-HP un véritable partenaire. Start-up comme hôpitaux, nous gagnons tous en maturité. Il y a encore 5 ans, les start-up attendaient essentiellement de nous que nous décidions de déployer leur produit, sans se poser réellement la question des verrous à l’adoption. Aujourd’hui, les échanges sont beaucoup plus structurés. Elles comprennent mieux nos besoins et nos attentes et en retour, nous comprenons mieux les leurs. Cela traduit un véritable progrès collectif.
APinnov, un carrefour de l’innovation en santé
Organisé par l’AP-HP, APinnov réunit chaque année les acteurs de l’innovation en santé : start-up, industriels, chercheurs, cliniciens, investisseurs et décideurs publics. L’événement vise à accélérer les collaborations entre le monde hospitalier et les entreprises innovantes, en favorisant les rencontres, les démonstrations de solutions et l’émergence de projets communs.
Cette édition met particulièrement l’accent sur les enjeux d’intégration des innovations dans les établissements de santé, notamment autour de l’intelligence artificielle, des dispositifs médicaux connectés et de la valorisation des données de santé. APinnov constitue également une vitrine des initiatives portées par les professionnels hospitaliers eux-mêmes, alors que l’AP-HP a vu naître près de 140 start-up issues de ses équipes depuis le début des années 2000.