Cécile Tharaud (Polytechnique Ventures) « Plus on investit tôt, plus la qualité de l’équipe devient déterminante »
Avec son nouveau dispositif de préamorçage, baptisé Denis Lucquin Catalyst Initiative en l’honneur de son fondateur récemment disparu, Polytechnique Ventures entend intervenir encore plus en amont dans la création des startups deeptech. Sans changer de stratégie, le fonds souhaite désormais accompagner certains projets dès leurs premiers mois d’existence. Pour POC Santé, sa cofondatrice et managing partner, Cécile Tharaud, revient sur cette évolution, les critères qui guident ses investissements et les grandes tendances qu’elle observe dans l’innovation en santé.
Pourquoi avoir décidé de renforcer aujourd’hui votre capacité d’investissement très early stage ?
Ce n’est pas un virage, c’est un prolongement de ce que nous faisions déjà. Depuis la création du fonds, nous accompagnons des entrepreneurs parfois pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, avant d’investir. Nous avons constaté que cet accompagnement très en amont permettait aux projets de gagner en maturité et d’aborder leur premier tour de financement dans de meilleures conditions. Cette nouvelle enveloppe nous donne simplement les moyens d’intervenir encore plus tôt lorsque nous identifions un fort potentiel.
Quelle place occupe aujourd’hui la santé dans votre portefeuille ?
La santé représente environ un quart des projets que nous analysons. Nous nous intéressons principalement aux technologies issues des sciences de l’ingénieur appliquées à la santé, avec un fort contenu d’innovation. One Biosciences en est un bon exemple. La startup développe une approche de médecine de précision qui combine le séquençage en cellule unique, de nouveaux protocoles expérimentaux et l’intelligence artificielle pour décrypter l’hétérogénéité des tumeurs. L’objectif est d’identifier des signatures biologiques capables de prédire la réponse d’un patient à un traitement et d’aider les cliniciens à personnaliser les thérapies.
Nous avons également investi dans bYoRNA, qui cherche à lever un verrou majeur de la production d’ARN messager. La société développe une technologie de biofabrication en levure permettant de produire des ARNm plus proches des molécules naturelles, avec des applications qui dépassent les vaccins pour s’étendre à l’oncologie, aux maladies rares ou encore aux thérapies géniques. Ces investissements illustrent bien notre positionnement : nous finançons des innovations où la biologie s’appuie sur des ruptures technologiques en ingénierie, en science des données ou en intelligence artificielle. Plus largement, nous observons une forte dynamique autour de la médecine personnalisée, de l’exploitation des données de santé et de la robotique, aussi bien pour accélérer la recherche que pour améliorer les soins.
À ce stade très précoce, qu’est-ce qui fait la différence entre deux projets ?
Plus on investit tôt, plus la qualité de l’équipe devient déterminante. La technologie peut évoluer, le marché aussi. En revanche, une équipe capable d’écouter, de s’adapter et de traverser les difficultés fera souvent la différence. Nous recherchons des fondateurs ambitieux, dotés d’une vision, transparents et prêts à remettre en question leurs hypothèses. L’entrepreneuriat est un parcours exigeant : l’énergie, la résilience et la capacité à travailler collectivement comptent autant que la technologie.
Il n’existe pas de recette universelle. En revanche, le manque de transparence est souvent problématique. Une jeune entreprise traverse forcément des crises, qu’elles soient humaines, technologiques ou financières. Lorsqu’une équipe partage rapidement ses difficultés avec son conseil d’administration, il est souvent possible de trouver des solutions. À l’inverse, lorsqu’un problème est caché trop longtemps, les conséquences peuvent être beaucoup plus lourdes.
Vous insistez beaucoup sur l’accompagnement. Que recouvre-t-il concrètement ?
Nous ne nous contentons pas d’apporter du capital. Notre réseau constitue une part essentielle de notre valeur ajoutée. Nous sollicitons régulièrement des industriels, des chercheurs ou des anciens élèves de Polytechnique pour expertiser une technologie, challenger un modèle économique ou mettre une startup en relation avec un futur partenaire. Ces échanges profitent directement aux entrepreneurs. Certains experts deviennent ensuite mentors, membres d’un conseil scientifique ou administrateurs. Notre rôle est de créer les bonnes connexions au bon moment.