Charles-Édouard Escurat (AIS) : « Il faut dérisquer les technologies pour attirer les investisseurs »

23 septembre 2026

Cinq ans après le lancement d’Innovation Santé 2030, Charles-Édouard Escurat dresse pour POC le bilan du plan. Le directeur général de l’Agence de l’innovation en santé revient sur l’accompagnement des entreprises, les difficultés de financement au stade de l’industrialisation et les secteurs dans lesquels de nouveaux modèles économiques restent à inventer.

Cinq ans après le lancement d’Innovation Santé 2030, quel bilan tirez-vous du plan ?

Je laisserais bien sûr à ceux qui ont porté la stratégie au niveau politique le soin d’en tirer le bilan global. Ce que je peux apporter, en revanche, c’est un regard de terrain sur sa mise en œuvre : ce que nous voyons aujourd’hui, c’est une véritable structuration de filières, de projets et de communautés d’acteurs, avec des résultats très concrets. 

Nous sommes à plus de 500 projets soutenus, en comptant les projets académiques et industriels, et à plus de 3,5 milliards d’euros engagés ce qui a permis de lancer énormément d’actions (programmes et infrastructures de recherche, entrepôts de données de santé, capacités de production,…) Il faut cependant rappeler que nous finançons surtout de la recherche amont et de la R&D appliquée. Les résultats ne sont donc pas toujours immédiatement visibles : certains projets contractualisés aujourd’hui ne produiront peut-être leurs résultats que sept ou huit ans plus tard. Certains de ces programmes d’ailleurs ne produiront pas de résultats exploitables mais il faut assumer cette part de risque inhérente à tout programme d’investissement dans l’innovation. 

Comment la stratégie couvre-t-elle les différentes étapes de l’innovation ?

Outre les projets de recherches biomédicales (cohortes, biobanques, IHU, bioclusters,…),  cinq stratégies d’accélération sont en cours de déploiement : biothérapies et bioproduction, maladies infectieuses émergentes et menaces NRBC (Nucléaires, Radiologiques, Biologiques, Chimiques), dispositifs médicaux, santé numérique et prévention. Chacune d’entre elle vise à couvrir l’ensemble de la chaîne de valeur avec des projets de recherche, le soutien aux industriels, l’appui au transfert de technologies et la formation. La stratégie biothérapies-bioproduction compte ainsi seize programmes de recherche et cinq projets de formation. Des consortiums doivent aussi faciliter le transfert vers l’industrie. Former aux technologies de demain est peut-être moins visible que financer une innovation, mais tout aussi indispensable.

Au-delà du financement, comment l’AIS accompagne-t-elle les entreprises ?

Au-delà des actions conjointes menées avec les autres ministères – notamment sur les aspects règlementaires-, nous avons créé il y a deux ans et demi un guichet destiné notamment aux start-up, PME et ETI. Près de 600 entreprises l’ont sollicité et plus d’un millier d’actions ont été réalisées. L’objectif est d’être en synergie avec les initiatives existantes tant au niveau national que sur les territoires. Parmi les actions menées, et après avoir pris connaissance des besoins des entreprises qui nous sollicite, nous les rencontrons pour les orienter que ce soit à travers les appels à projets en cours ou à venir, les sujets d’ordre règlementaire, les intérêts manifestés par tel ou tel organisme sur le sujet présenté … l’éventail est assez large avec l’objectif de fluidifier un parcours parfois complexe. Pour nous ces échanges sont particulièrement précieux pour rester connectés au terrain, proposer des dispositifs et nourrir d’exemples les irritants, ainsi que les réussites, de ce qui est réalisé. 

À quelle étape les entreprises rencontrent-elles le plus de difficultés pour se financer ?

Il est généralement plus simple de financer les premières étapes de développement : la création de l’entreprise, la preuve de concept ou les premiers jalons technologiques. Les dispositifs publics et les investisseurs spécialisés peuvent alors s’engager sur des objectifs techniques relativement identifiés. La situation devient plus difficile au moment de l’industrialisation. Les besoins financiers augmentent fortement, tandis que les entreprises de santé restent confrontées à des temps de développement longs et à des incertitudes technologiques, réglementaires et commerciales. Dans un contexte économique moins favorable, certains projets peinent ainsi à trouver les capitaux nécessaires pour passer d’une technologie prometteuse à une solution produite à plus grande échelle.

Le défi consiste donc à assurer un véritable relais entre l’investissement public, qui accompagne les premières phases de maturation, et l’investissement privé, indispensable pour poursuivre le développement. Il faut ainsi éviter qu’une entreprise parvenue à démontrer l’intérêt de sa technologie se retrouve bloquée au moment où les dépenses deviennent les plus importantes. Nous devons également mieux dérisquer ces technologies pour les fonds d’investissement et les structures de corporate venture. Il ne s’agit pas de supprimer tout risque, mais de rendre la trajectoire plus lisible : préciser les étapes réglementaires, déterminer les preuves encore nécessaires et construire un parcours financier cohérent. Des cadres d’expérimentation ou des « bacs à sable » peuvent contribuer à montrer dans quelles conditions une technologie pourra être validée, industrialisée puis déployée.

Dans quels domaines la France possède-t-elle aujourd’hui un avantage ?

Il y a de de nombreux domaines dans lesquelles la France est bien positionnée et même très bien positionnée. Je peux citer les organoïdes et les organes sur puce, la TechBio (avec des entreprises comme Aqemia) la xénogreffe ou encore la médecine nucléaire. Cette liste n’est bien entendu pas exhaustive, mais nous disposons de bases scientifiques et industrielles solides.

Quels domaines restent malgré tout fragiles ?

Je parlerais plutôt de secteurs dont le modèle économique est complexe et pour des raisons différentes : maladies infectieuses émergentes, menaces NRBC, antibiorésistance, certaines maladies rares ou bien encore ce qui à trait à la prévention. Leur utilité est reconnue, mais le retour sur investissement dans une acception large est ténu ou à très, trop long terme. Dans certains cas, il faut envisager des logiques assurantielles : Vous payez en espérant ne jamais avoir besoin que cela serve. Préparer une crise peut exiger d’entretenir des capacités de production inutilisées. Reste à déterminer qui finance cette préparation et quelles garanties apporter aux industriels et aux investisseurs.

Lancement d’un AAP sur les organoïdes et organes sur puce

France 2030 veut accélérer le passage des organoïdes et organes sur puce vers des applications industrielles et cliniques. Ces modèles cellulaires en trois dimensions, parfois associés à des dispositifs microfluidiques, reproduisent certaines propriétés et fonctions des organes humains. Ils pourraient améliorer la découverte de médicaments, mieux prévoir leur efficacité ou leur toxicité et favoriser des traitements personnalisés. La France dispose déjà de laboratoires de recherche de pointe au CEA, au CNRS, à l’Inserm mobilisés par exemple dans le cadre du PEPR MED-OOC, doté de 48,4 millions d’euros sur six ans, et d’entreprises spécialisées comme NETRI. Reste à démontrer la valeur de ces technologies face aux méthodes existantes et à préparer leur adoption par les industriels et les autorités sanitaires. Opéré par Bpifrance, le nouvel appel à projets mobilise 15 millions d’euros. Il financera pendant 18 à 36 mois des consortiums associant entreprises, laboratoires et/ou hôpitaux. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 3 novembre 2026.

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