Souveraineté technologique : les Carnot doivent-ils regarder au-delà des frontières ?
The flag of The European Union flapping in the wind. Economic and finance Community. Politics and Economy. Transnational political government
Comment développer des partenariats industriels à l’international tout en renforçant la souveraineté technologique française ? Cette question était au cœur d’une table ronde organisée le 22 octobre, lors des Rendez-vous Carnot. Plusieurs représentants du réseau y ont présenté leurs stratégies pour accompagner les entreprises françaises sur les marchés étrangers et attirer des partenaires internationaux.
En 2025, le Carnot IFPEN Ressources Énergétiques a réalisé 75 contrats avec des entreprises, dont 40 % à l’international. Pour l’institut, cette stratégie représente une part importante de l’activité. Sur les cinq dernières années, cette activité internationale représente également 40 % d’un chiffre d’affaires annuel d’environ 12 millions d’euros. Le dispositif Carnot soutient notamment les travaux de recherche amont nécessaires au développement de nouvelles solutions et contribue à structurer les partenariats industriels, de la propriété intellectuelle à la contractualisation. « Ces grands comptes, qui sont des utilisateurs finaux, sont finalement les early adopters de nos solutions », explique Bruno Garcia, directeur opérationnel du Carnot. Les industriels internationaux apportent notamment des données et des environnements de validation permettant de réaliser des preuves de concept et de confronter les technologies aux conditions réelles d’utilisation.
Des accords-cadres pour accélérer les collaborations
L’institut s’appuie notamment sur ses relations historiques avec les groupes énergétiques. Bruno Garcia cite l’exemple de Petrobras, compagnie pétrolière brésilienne avec laquelle IFPEN dispose d’un accord-cadre. Après deux à trois années de difficultés pour développer un projet avec un partenaire brésilien, la contractualisation aurait permis de mettre en œuvre six projets en un an, pour un montant total de trois millions d’euros. Ces accords permettent de définir en amont les conditions financières, juridiques et de propriété intellectuelle des collaborations, afin d’accélérer le lancement de nouveaux projets.
Autre exemple : IFPEN travaille avec la PME Vinci Technologies au développement d’une technologie destinée à évaluer le potentiel en hydrogène naturel, dans le prolongement d’une collaboration historique autour d’instruments d’analyse des systèmes pétroliers. Dans le cadre de cet accompagnement Carnot, la PME bénéficie de l’expertise scientifique d’IFPEN et de ses relations avec des groupes énergétiques internationaux, réunis au sein de consortiums industriels pour contribuer au développement et à la validation de la technologie.
Du laboratoire au démonstrateur industriel
Au CEA-Leti, la montée en maturité des technologies constitue également une priorité. Laurent Pain, directeur éco-innovation, présente le programme européen GENESIS, coordonné par le CEA et réunissant 57 partenaires internationaux, dont des organismes de recherche et des industriels de plusieurs pays européens. Consacré à la réduction de l’empreinte environnementale de la fabrication des semi-conducteurs, ce consortium permet notamment de faire progresser des capteurs de gaz issus de travaux de ressourcement Carnot.
Ces technologies sont évaluées dans les laboratoires des partenaires du consortium, à partir d’échantillons fournis par les industriels. Les résultats doivent ensuite permettre leur intégration dans des équipements de production, afin de valider leur fonctionnement dans des conditions représentatives de leur utilisation finale. Mais le passage à l’échelle reste un obstacle majeur. « Il y a beaucoup de solutions qui marchent à TRL 4-5 et qui ne franchissent jamais le préindustriel », souligne Gilles Lenon, directeur des relations partenariales du Carnot PolyNat. Spécialisé dans les matériaux biosourcés, l’institut développe notamment des emballages composés à 98 % de cellulose, avec seulement 2 % de polymère pétrosourcé. Il travaille également sur des emballages pour le beurre sans aluminium ni polyéthylène. Leur adoption dépend toutefois de leur coût, de leur conformité réglementaire et de leur compatibilité avec les lignes industrielles.
« Un industriel ne nous achète pas une publication, il achète des preuves qu’on sait faire à l’échelle », résume Gilles Lenon. Pour lui, les perspectives commerciales doivent être intégrées dès le lancement des projets : « Si la dimension économique arrive qu’à la fin du projet, il est déjà trop tard. »
L’international, un levier de souveraineté ?
Au-delà de l’exportation de technologies, les Carnot contribuent également à attirer des entreprises étrangères en France. Ahmed El Bat, directeur du Carnot Logiciels et Systèmes Intelligents (LSI), évoque notamment l’accompagnement à l’implantation de filiales internationales à proximité des laboratoires français, afin de faciliter les collaborations de R&D.
L’activité internationale représente 20 % du chiffre d’affaires de son institut. Cette proportion atteindrait même 30 à 40 % pour certains Carnot spécialisés dans la santé.
Le directeur souligne également l’importance de participer aux instances internationales de normalisation, notamment dans les domaines du cloud, de la cybersécurité et de l’intelligence artificielle. Il regrette la faible présence française dans ces groupes, qui contribuent à définir les futurs standards technologiques.
Pour autant, plusieurs intervenants identifient encore des freins structurels. Laurent Pain appelle notamment à davantage de souplesse dans les contrats et les programmes de financement nationaux et européens, afin de pouvoir adapter plus rapidement les consortiums aux évolutions technologiques.
Un enjeu partagé par Ahmed El Bat, pour qui l’internationalisation des Carnot peut contribuer à la souveraineté nationale, en favorisant à la fois le rayonnement des technologies françaises et leur accès aux marchés étrangers.