Startup studios : la nouvelle réponse au défi du transfert de technologies en santé ?
Alors que les investisseurs se montrent de plus en plus sélectifs et que le développement des produits de santé devient toujours plus complexe, les startup studios gagnent du terrain dans l’écosystème français de l’innovation. Dans un livre blanc publié par France Biotech, Caryn Trocmé-Thibierge, coordinatrice du groupe d’expertise sur les startup studios et co-coordinatrice de la commission Business Development et Tech Transfert de France Biotech, défend ce modèle comme une des réponses à un double défi : transformer davantage d’innovations académiques en entreprises viables et accompagner des chercheurs qui ne souhaitent pas nécessairement devenir entrepreneurs.
« La France ne manque pas d’innovations en santé. Elle manque parfois de structures pour les porter jusqu’au marché»
Caryn Trocmé
C’est l’un des principaux constats du livre blanc consacré aux startup studios publié par France Biotech. Pour Caryn Trocmé, la recherche académique française produit chaque année de nombreuses découvertes prometteuses, mais une partie d’entre elles ne parvient jamais à franchir les étapes menant à la création d’entreprise. « La recherche académique française est considérée comme d’excellence mondiale, mais elle manque encore de passerelles vers l’entrepreneuriat », explique-t-elle. Si certains chercheurs souhaitent créer eux-mêmes leur société, beaucoup préfèrent poursuivre leur carrière académique ou ne disposent pas des compétences nécessaires pour piloter une entreprise de biotechnologie ou de dispositifs médicaux. Cette difficulté intervient dans un contexte où les financements se raréfient pour les projets les plus précoces. « Les investisseurs se repositionnent sur des stades de développement plus avancés. Ils demandent davantage de données et prennent moins de risques qu’auparavant », observe Caryn Trocmé-. Entre le laboratoire académique et les offices de transfert de technologie d’une part et les premiers financements privés d’autre part, un vide s’est progressivement creusé.
Une équipe d’entrepreneurs au service des chercheurs
C’est précisément dans cet espace que les startup studios proposent une solution. Contrairement à un incubateur ou à un accélérateur, ces structures ne se contentent pas d’accompagner une entreprise déjà créée. Elles participent directement à sa création. Le startup studio identifie une technologie, construit le projet entrepreneurial, recrute l’équipe dirigeante, apporte les premiers financements et conserve généralement une participation au capital. « Le studio est cofondateur. Il crée la société, la finance et l’opère », résume Caryn Trocmé. L’objectif est de mettre à disposition des compétences rarement réunies au sein d’un laboratoire académique : développement préclinique, stratégiede développement, règlementaire, propriété intellectuelle, levée de fonds, recrutement ou encore industrialisation. Pour les chercheurs, le principal intérêt réside dans la possibilité de rester impliqués scientifiquement sans devoir endosser l’ensemble des responsabilités entrepreneuriales. « Ils peuvent continuer leur carrière académique tout en restant cofondateurs ou membres du conseil scientifique de la société », souligne-t-elle. À ses yeux, l’entrepreneuriat en santé est devenu trop complexe pour être improvisé. « Un chercheur ne s’improvise pas entrepreneur. Cela demande une expérience particulière.». Encore faut-il accepter de partager son projet. Caryn Trocmé insiste sur un point souvent sous-estimé : la relation de confiance entre le chercheur et les entrepreneurs du studio. « Si les fondateurs sont trop attachés à leur projet et ne font pas confiance, il ne peut rien se passer. Il faut être prêt à lâcher un peu prise, mais en contrepartie donner plus de chances à son projet de réussir. »
L’hyper-spécialisation pour répondre à une complexité croissante
Si le modèle séduit aujourd’hui autant, c’est aussi parce que le développement des innovations en santé est devenu de plus en plus exigeant : biotechnologies, dispositifs médicaux ou santé numérique obéissent à des contraintes règlementaires et industrielles très différentes. Les temps de développement peuvent varier de quelques années à plus d’une décennie selon les projets. À cela s’ajoute une spécialisation croissante des métiers impliqués dans le développement d’un produit de santé. « Une personne à elle-seule ne peut plus réunir toutes les compétences nécessaires», estime Caryn Trocmé. Affaires règlementaires, essais cliniques, manufacturing, propriété intellectuelle ou financement nécessitent désormais des expertises dédiées. Cette hyper-spécialisation explique pourquoi la plupart des startup studios se concentrent sur quelques domaines précis. Certains ciblent les maladies rares, d’autres l’oncologie, l’immunologie, les neurosciences, d’autres se spécialisent dans les dispositifs médicaux interventionnels et enfin d’autres en santé numérique. Cette spécialisation leur permet de mutualiser des ressources expertes et de proposer un accompagnement plus efficace aux projets qu’ils sélectionnent.
Le modèle est jeune, mais porte déjà ses fruits
Le modèle reste relativement récent en France. Le livre blanc recense aujourd’hui treize startup studios spécialisés dans la santé. Si le recul reste limité, les statistiques Bpi sur la période 2017-janvier 2025 sur les deeptechs montrent que 28% des startups créées et accompagnées par des studios* ont levé des fonds en Série A contre seulement 7,8% pour les startups traditionnelles. Quelques réussites commencent également à attirer l’attention. Le cas le plus souvent cité est celui de MD Start, pionnier français du secteur dans les dispositifs médicaux. Parmi les entreprises accompagnées figure LimFlow, spécialisée dans le traitement de l’ischémie critique des membres inférieurs. Après plusieurs années de développement, la société a obtenu son marquage CE puis une autorisation de la FDA avant d’être rachetée en 2023 par Inari Medical pour 415 millions de dollars. Pour Caryn Trocmé, les startup studios ne remplaceront ni les SATT, ni les incubateurs, ni les investisseurs. Ils constituent plutôt un maillon supplémentaire dans la chaîne de valorisation. « Je ne pense pas que ce soit le seul modèle. Mais c’est un modèle qui, pour sûr, continuera de se développer », estime-t-elle. Dans un environnement où les investisseurs exigent davantage de maturité et où les innovations deviennent toujours plus complexes à développer, leur rôle pourrait bien devenir de plus en plus stratégique pour transformer les découvertes académiques en entreprises capables de changer la pratique médicale.